Il a froid, il est nu.
Cet homme, sortant de l'usine où il travaille, blouson beige sur le dos, jean déteint, baskets usées et T-shirt noir est nu.
Il a 45 ans, et plus d'avenir.
Il n'est parti de rien pour arriver nul part. Pourtant, il est intelligent et travailleur, seulement, il n'a pas fait d'étude, ne sors pas d'une grande école ou d'une université, ni d'une grande famille.
Faire partie d'une grande famille, être comte, marquis, ou peut-être même duc, il n'en demande pas tant.
A 45 ans, il n'a plus le droit de rêver, il sait que rien de changera.
Il entre dans sa Ford vieille de 15 ans (c'est sa plus grande aventure, il a passé un tiers de sa vie avec cette amour), met la clef de contact et démarre.
Concentré sur la route, il ne peut pourtant pas s'empêcher de regretter de ne pas avoir fait d'étude.
Si c'etait le cas, sa femme ne l'aurait surement pas quitté, ses enfants ne l'auraient surement pas abandonnés.
Il descend, devant un tabac, y entre, et demande son habituel paquet de Gauloise.
Il reprend sa voiture, après avoir allumé une de ses cigarettes, pour aller chez lui, dans un HLM de banlieue.
Il traverse un passage à niveau, le train passe derrière lui, il le voit dans son rétroviseur.
Il lui plairait d'être dessous.
Se faire tuer par un train, plutôt que de se laissait souffrir petit à petit, la société qui le rejette lui passant dessus et l'écrasant.
Les pauvres types comme lui sont les rails qui permettent aux autres d'être réelement libre.
Mais cet homme n'a pas le courage de mourrir et préfère subir.
Il subit, il rentre dans son petit apppartement vide, il est seul, il pleure, il est nu.
Il prend une autre Gauloise, les yeux embués, la regarde se consummer.
Il a l'impression de voir sa vie partir en fumée,retombée en fines cendres dans un cendrier 1664 , simplement, se dit-il, des vies, il n'y en a pas 20 pour 4 euros 80.
En pensant cela il sourit, il lache un rictus, puis regarde sa cigarette.
Il pleure, il pleure de nouveau, il pleure encore.
Il va vers son réfrigérateur, blanc, triste et vieux, il l'ouvre et y voit une bouteille d'alcool freulaté, un steack surgelé et un yaourt de supermarché.
C'est dur d'être célibatère et pauvre, et le monde est injuste, les riches le sont bien moins souvent, et bien moins longtemps.
D'autres ouvrent leur réfrigérateur, moderne et grand, pour y voir un plateau de saumon et une bouteille de champagne se dit-il. D'autres aussi ne dineront pas seul.
D'autres sont heureux.
Les gens heureux ne le sont pas vraiment car il ne connaissent pas leur bonheur, ils ne l'ont, soit jamais connu, puisque toujours vécu, soit oublié car ils ne vivent et ne le voient plus; en effet, on est rarement spectateur lorsque l'on est acteur.
Pour savoir si quelqu'un est heureux, il ne faut pas l'être.
Les riches fument et se droguent pour oublier leur confort et ainsi le remarquer, les pauvres pour oublier leur misère.
Mais notre homme, notre fumeur de Gauloise nu, n'a jamais pris de drogue. Il est trop faible pour cela.
Pour se détruire, il faut être fort, ainsi que dégénéré, demandez à Françoise Sagan, comme à Amy Winehouse (pour une référence plus actuelle, en effet, je me lance dans la "philosophie" pour grand public)
En pensant à tout cela, se sentant écrasé, se sentant mourir, il saisit la bouteille d'alcool freulaté, un verre, et boit, il boit pour oublier, il boit pour s'oublier, puisque le monde l'a déjà oublié, depuis qu'il est né . . . 45 ans d'inexistance.
Cela dis, Pierre-Marie écrit ce texte mais n'en a rien à faire; lui fume des Davidoff.